Circe de Madeline Miller

Circé a passé sa vie cloisonnée au palais de son père, le Dieu du Soleil Hélios, à écouter ses convives conter avec ferveur la chute légendaire des Titans et décortiquer les conflits parmi les dieux. Contrairement aux autres divinités, la déesse est dépourvue de beauté et est fragilisée par l’absence de pouvoirs, si bien qu’en plus d’être ignorée par ses semblables, elle est jugée trop honteuse pour faire l’objet d’un mariage arrangé. C’est paradoxalement en voulant rendre éternel son amour pour un mortel que Circé va mettre en avant un talent prohibé qui va venir menacer le règne des Olympiens: celui de la sorcellerie, et plus particulièrement, de la transformation. En utilisant son don à mauvais escient, Circé s’attire la colère de Zeus qui entend bien l’éradiquer. Mais grâce à l’intervention d’un Hélios désireux de préserver son autorité et son image de Titan, la déesse sera finalement condamnée à l’exil solitaire sur l’île d’Aiaié. Sur place, elle ne va cesser de développer sa magie par les plantes et d’être confrontée au meilleur comme au pire de l’humanité et des dieux.

Comme je suis contente! Après avoir eu un gros coup de coeur pour The Song of Achilles, un roman magnifique sur tous les points, j’espérais sincèrement retrouver l’écriture prodigieuse de Madeline Miller ainsi que ses prouesses de conteuse en matière de mythologie. Circe a été une lecture entraînante par sa manière de revisiter mythes et héros, et contemporaine par sa façon d’aborder la valeur de la femme à travers son personnage principal. Eh oui! Dans ce contexte pourtant antique, le féminisme y est criant de modernité!

Pour un premier enfant né de l’union florissante entre le Titan Hélios et la Nymphe Perséis, Circé fut bien une déception. D’abord déclarée insignifiante par la vision prophétique de son père au regard de son implication relative aux futurs enjeux divins, la déesse devient par la suite l’infâme progéniture dont la beauté n’a d’égal que son horrible voix et dont l’absence de pouvoirs n’évoque que son manque de grâce. Cette étrangeté, Circé la subit au quotidien par les moqueries de sa famille, le dédain de ses oncles et les commérages de servants accablés par le simple fait de devoir servir une divinité aussi dysfonctionnelle.

Heureusement, loin des superficialités de la cour, Circé se console en la présence d’humains. Lorsqu’elle fait la rencontre de Glaucos, un mortel dont elle finit par s’éprendre, elle réalise qu’elle doit le rendre immortel afin de ne pas un jour le perdre. C’est donc avec une plante réputée pour sa magie extraordinaire et par la seule force de sa volonté que Circé parvient à transformer Glaucos en un dieu. Toutefois, après son altération, celui-ci se montre orgueilleux, cupide et corrompu par l’attrait physique. Maintenant qu’il a eu ce qu’il voulait, il n’a plus besoin de la déesse mineure. Circé ne reconnaît plus l’homme qu’elle aimait.

Jalouse et blessée par le fait qu’il la délaisse en vue d’épouser sa nemesis, Circé décide de changer cette dernière en un monstre dans l’espoir qu’il finisse par retourner auprès d’elle. Ce qu’il ne fera pas. Dès lors, quand Zeus s’aperçoit que la sorcière s’est spécialisée dans la métamorphose par la botanique et que ses pouvoirs menacent le règne des Olympiens, il décide de l’exiler sur l’île d’Aiaié où elle séjournera à jamais dans la solitude et le regret. Néanmoins, entre perfectionnement de la magie et visites récurrentes de divinités, demi-dieux et mortels, le destin de Circé s’entremêlera malgré tout aux grands dessins établis par les dieux.

But in a solitary life, there are rare moments when another soul dips near yours, as stars once a year brush the earth. Such a constellation was he to me.

En lisant Circe, on a l’impression d’être aussi immortel que l’héroïne dont on suit l’histoire. On est tels des dieux qui observent de loin la vie des mortels, à ceci près que nous sommes des humains spectateurs de leur vie tumultueuse! On croise de grandes figures de la mythologie, on est témoin des changements d’époque et, surtout, on est récepteur des échos du passé. Madeline Miller parvient à couvrir avec brio les moments clés de l’existence de Circé tout en nous faisant traverser les âges. C’est étonnant!

Mais sa plus grande réussite reste la démystification du personnage de Circé. Si on la connaît froide et calculatrice dans L’Odyssée, ici, on découvre une déesse défectueuse qui a du mal à se fondre dans les codes de la cruauté et de l’immortalité. La protagoniste est humanisée, non pas par souci d’appréciation, mais parce que son rejet l’amène à chercher l’amitié là où elle peut la trouver, notamment chez les humains qui ne la jugent pas aussi sévèrement que le reste des dieux. La protagoniste s’est montrée très attachante!

Déjà, j’avais vite apprécié son tempérament. Circé se révèle certes naïve par moment mais ce que les gens pensent d’elle ne l’atteint qu’à un certain degré. Malgré qu’elle doive encaisser remarques désagréables et insultes déguisées, la déesse trouve toujours matière à rendre la balle: que ce soit en désobéissant à son père en entachant le prestige des Titans ou en se montrant plus courageuse et talentueuse que ces frères et soeurs, Circé montre sa force en affirmant ses convictions et sa différence! Et dans un monde masculinisé où les femmes n’ont pour monopole que la soumission, c’est d’autant plus parlant.

Ce qui m’amène d’ailleurs aux sujets modernes avancés par l’auteure. A travers Circé, Madeline Miller traite de la dominance masculine et de la façon dont elle se veut essentiellement abusive: que ce soit avec la férocité des dieux ou la vanité des humains, Circé est souvent la proie d’injustices alors qu’elle ne cherche que la compagnie et l’hospitalité. En voulant croire avant tout en la bonté de l’autre, elle apprend violemment de ses leçons, quitte à s’égarer parfois elle-même dans la brutalité! Son évolution a été éblouissante!

Humbling women seems to me a chief pastime of poets. As if there can be no story unless we crawl and weep.

Comme je le disais tout au début, le récit est débordant de féminisme. Circé observe que le mérite des femmes est souvent laissé de côté: malgré leur part dans la réussite de leurs maris, elles n’ont droit à aucune reconnaissance. Ainsi, la plupart des personnages féminins se montrent stratégiques et ambitieux afin d’assurer un semblant de contrôle. Qu’il s’agisse de notre héroïne, de Pénélope, de Pasiphaé ou encore de Perséis, ces femmes ont une détermination sans faille et sont d’une intelligence redoutable! Elles défient le destin et le plient à leur grès sans que personne ne s’en aperçoive, et finissent de ce fait par marquer l’Histoire.

Je tiens quand même à préciser que les hommes ne sont pas stigmatisés, ce qui est un point très important! Au contraire, Circé rencontre des hommes bons qui vont marquer sa vie positivement. Je dirais même que l’auteure privilégie les relations saines avec des êtres ordinaires mais méritants, et qu’elle désacralise les rapports avec les hommes de pouvoir se révélant auto-destructeurs. 

La parentalité est également un thème très présent. Si les divinités sont presque des parents adoptifs pour les demi-dieux qu’ils supportent, Circé voit par son vécu que ce rôle demande davantage d’une personne que le simple fait de créer. Il est ainsi question de monoparentalité, de burn-out, d’éducation familiale, mais aussi de fierté, d’amour et d’instinct de protection. Selon moi, Circé n’a jamais paru aussi forte et audacieuse que lorsqu’elle s’est détachée de son statut de déesse pour expérimenter ce qui fait le mérite des mortels!

J’ai aussi aimé le fait que le roman mélange plusieurs mondes. On fait la rencontre des Titans, des Olympiens, des Nymphes, des demi-dieux, des monstres… A travers le regard de Circé, on (re)découvre bon nombre de mythes et légendes qui donneraient quasiment le sentiment de lire une vraie épopée! Et le tout est écrit avec une prose absolument magnifique! Oh puis, on entend parler de Achille et PatrocleSnif. 

Finalement, ce qui m’a empêchée d’attribuer la note maximale, c’est la romance qu’entretient Circé avec certains personnages que j’ai trouvé assez ennuyeux… Je trouve qu’il ne se passait pas grand chose d’important dans ces moments-là et que ces journées étaient assez répétitives

Bref, j’ai adoré suivre une protagoniste aussi imparfaite, d’autant plus que son développement a été impressionnant et pertinent. J’aime beaucoup la fin qui colle totalement à la personnalité de Circé. Madeline Miller a su faire de la déesse une héroïne profonde!

Note: ce livre comporte une scène de viol et d’autres passages violents.

 

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Jennifer

Hello! Je suis Jennifer, une blogueuse littéraire qui lit en anglais et qui adore tellement bavarder qu'elle en écrit de longues revues. Oups. Mais c'est pas grave! Viens découvrir mes chroniques et passe du côté obscur de la force! On est bien du côté obscur, non? ツ

4 pensées sur “Circe de Madeline Miller

  • olala mais tu m’as convaincue!! Va falloir que je guette sa sortie en français. Le thème n’est pas commun et à surtout l’air bien abordé. Ce livre me semble très interessant 🙂

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    • Exactement! C’est pour ça que j’adore les romans de Madeline Miller. Elle arrive à nous transmettre l’essence des mythes tout en abordant des questions de société actuelles (et c’est vraiment bien fichu étant donné qu’on parle de Grèce Antique). Sa plume est exquise en plus 🙂

  • *toussote* J’ai tenté de régler le problème des pages internet qui ne chargent pas. Ce n’est manifestement pas encore bien au point. *toussote*
    *toussote* En plus, Netvibes fait des siennes et je n’ai pas eu connaissance de ce nouvel article, c’est malin.

    Bref ! Mes connaissances en mythologie sont assez basiques, voire inexistantes, mais je me souviens avoir été marquée par l’Odyssée et c’est tout de même un thème intéressant. Ta chronique me donne bien envie de me plonger dans la vie de Circé, apparemment riche en rebondissements. Je me laisserai bien tenter si je le trouve en VF 🙂

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    • Je sais même pas si ça vient vraiment de ton navigateur, une personne a récemment eu des problèmes pour me laisser des commentaires! Je ne sais pas d’où ça sort tous ces soucis ^^’

      Du coup, tu risques d’apprendre plein de choses avec Circe, y a plein de mythes et d’étapes importantes de L’Odysée qui sont abordés dans ce roman! Je crois que ça serait un très bon livre pour t’y initier 🙂
      Je pense qu’il sera traduit en français vu que son premier livre a déjà été publié chez nous.

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